Acheronta  - Revista de Psicoanálisis y Cultura
Le fluide de la troisième personne
Guy Le Gaufey

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Traducción al español

Les rapports du psychanalyste et du pouvoir d'État ont une longue histoire, et quelle que soit la forme que cela a pu prendre au fil du temps   - soit la crainte anxieuse des psychanalystes qu'on les enrégimente dans des sécurités sociale s ou autres, ou qu'on leur fasse payer la TVA etc… bien des choses pouvaient certes, parfois, aller dans ce sens, mais au long de ces années, je ne voyais pas comment on pouvait avancer dans cette affaire si l'on n'étudiait pas de plus près le fait que, ou bien on oubliait la spécificité de la psychanalyse, ou bien on oubliait celle de l'État. La question centrale dans les deux cas - j'ai essayé d'en faire titre - m'est apparue alors comme étant celle de la Troisième personne. Je vais distinguer dans mon exposé un premier temps pour essayer d'esquisser la posture de ce cette Troisi ème personne, d'abord au sens grammatical du terme dans l'affaire analytique, et plus spécialement dans le transfert, et par ailleurs je suivrai quelques-unes des pistes qui positionnent à cet égard l'État moderne, cette vaste entité pas tout à fait incernable tout de même qu'on appelle l'État moderne, toujours dans ce registre de la Troisième personne. C'est aux confluents de ces deux entités que nous rencontrerons Mesmer…

Du côté de la psychanalyse et du transfert, il y a quelques phrases-phare, par exemple dans le texte de Freud " La question de l'analyse profane ". Dès la première page, il écrit : "  La situation analytique ne souffre pas de tiers ". Freud remarque à ce propos que si quelqu'un assistait dans cette posture à une séance, il s'ennuierait à mourir. La question n'est donc pas exactement d'introduire un tiers, même derrière des glaces sans teint ou dans une procédure plus ou moins scientifique, mais d'aller pister le tiers sous des formes beaucoup plus subtiles. Par exemple, pour en rester aux citations chez Freud qui sont capables de faire repérage à ce sujet, si vous vous portez à la fin du 1er sous-chapitre du Chapitre 7 de L'interprétation des rêves, vous le voyez tout à coup se mettre à employer un des termes qu'il est alors en train de forger, dans ces années 1900, celui de représentation-but. C'est une façon de parler, de mettre en scène ce qu'il appelle déjà la règle fondamentale : " Dites ce qui vous vient à l'esprit ". Une autre des façons de la décrire serait aussi bien : "Pendant le temps de la séance, vous suspendrez toute représentation-but". Vous parlerez sans vous diriger obstinément - comme je le fais moi-même à l'heure actuelle - vers une représentation-but : j'essaie en effet de vous convaincre, et je vais m'y employer d'un certain nombre de façons. Freud poursuit alors : à ce patient, je lui demande de ne pas réfléchir et de me dire tout ce qui lui passe par la tê te, et je pose en principe (ceci est clairement une hypothèse) qu'il ne peut pas laisser s'en aller les représentations-but du traitement - en d'autres termes, se dit Freud, j'espère qu'il ne va pas oublier, qu'elle ne va pas oublier que tout çà est un traitement. Précaution subtile concernant l'avenir du transfert… Je reprends maintenant la citation : " et je considère que je dois trouver un rapport entre les choses en apparence les plus innocentes et les plus fortuites qu'il pourra me dire de son état. Il y a une autre représentation-but que le patient ne soupçonne pas ", poursuit Freud, et je vous l'a dit en allemand : " .ist die meiner Person. " A cet endroit, les traducteurs s'arrachent un peu les cheveux : en français, c'est toujours soft, : " c'est la personne de son médecin ". Freud n'a pas dit cela, il a dit tr ès littéralement, avec un allemand très simple : " c'est celle de ma personne ", " one relating to myself " traduit plus justement Strachey en anglais. Mais entre myself et my self, il y a de la distance. Freud n'est pas en train de parler de lui-même, il est en train de parler de sa personne. Il est en train de dire que justement, il est là à deux titres : Il est celui qui met en œuvre la cure, celui à qui le patient aussi s'adresse, qui va interpréter, qui va dire des choses, et puis il y a cette meiner Person, sa personne qui va venir jouer son rôle. En cette phrase, Freud signale qu'il ne se prend pas entièrement pour cette meiner Person, qu'il est tout de même aussi. Vous voyez à partir de là se mettre en scène toute la difficulté vis-à-vis du tiers dans l'affaire analytique. Le fait qu'il n'y ait pas de troisième personne au sens banal du terme, ne veut pas dire pour autant qu'il n'y en a que deux. La "two body psychology ", comme le disait Balint et d'autres, n'est pas exactement ce qui est en jeu dans la psychanalyse. J'aime à penser plutôt que l'on est deux… et des poussières : parce qu'on n'est ni trois, ni deux non plus.

La position du tiers semble bien être ainsi une donnée de départ dans l'affaire analytique. Elle est assez complexe à apprécier parce qu'il n'est pas sans être là, ce tiers, et en même temps, sans même se concerter, les analystes de toutes les Écoles, les analystes freudiens, se débrouillent pour qu'il n'y ait pas de tiers trop incarné. C'est là une des différences importantes à mes yeux avec ce qu'il en est de la thérapeutique. L'analyse n'est pas sans être une thérapeutique, mais elle ne peut pas s'y réduire. C'est une des chausse-trappes habituelles des discussions à propos des rapports entre l'analyse et le pouvoir d'État. Très régulièrement, arrive un moment, c'est déjà le cas dans le texte de Freud de la "Laïenanalyse " où le représentant de l'État, qui est un brave bougre, qui ne cherche pas de complication, finit par dire : à la fin des fins, est-ce que c'est une thérapeutique ou non ? Et Freud de répondre : c'est plus compliqué, ç'en est, bien sûr, mais çà n'en est pas, ça ne peut pas s'y réduire… Or je vous ferai remarquer que sur la question du tiers justement, une thé rapeutique, qu'elle soit couronnée de succès ou pas, est une chose où il y a un tiers même quand çà se fait à deux : il y a au moins un objectif en commun, et ça suffit à constituer un tiers particulièrement solide.. Quand nous allons voir un médecin, on ne passe pas nécessairement un " contrat " thérapeutique, mais on imagine qu'il a un objectif : votre santé, et vous, vous avez le même - on est bien d'accord là dessus. Si vous êtes allé voir un analyste, de quelque bord qu'il soit, j'aime à croire qu'il vous a dit : " oui…..oui…  ", mais qu'il ne vous a pas dit à tel ou tel moment : " Ecoutez, on va faire une analyse au terme de laquelle tel et tel symptôme sera amené à disparaître" - et ce n'est pas simple prudence technique de sa part s'il ne dit pas cela. C'est qu'instinctivement, tout naturellement, pour ménager la chance du transfert, il va se débrouiller pour que cette place du tiers reste inoccupée. Qu'à aucun moment, le patient ou la patiente ne puisse se retourner en disant : " alors ! ça vient cet objectif ! ". Certes, cette réflexion viendra un jour ou l'autre, mais l'analyste ne se sentira pas pour autant coincé dans le contrat ; il n'a pas opiné sur l'existence concertée d'un tiers en commun, serait-ce sous la forme d'un objectif à atteindre. Il a maintenu cela en suspens, sans même y réfléchir. Voilà un point à mon avis qu'il ne faut pas perdre de vue quand on va, par la suite, discuter des rapports de l'analyste et du pouvoir d'État. Car en anticipant sur ce que je vais développer, le pouvoir d'État - qui est quelque chose de très intelligent et de très futé  - il y a au moins une chose qu'il a beaucoup de mal à comprendre, c'est qu'on fasse des trucs sans savoir où on va. On peut vouloir faire des crimes, mais mettre en œuvre des procédés et des procédures dont on soutient qu'on ne sait pas où cela conduit, ça, ça le dépasse…

J'espère vous avoir, sinon convaincu, du moins avoir attiré votre attention sur ce qu'il en est possiblement du tiers dans l'affaire analytique. Je pourrais, avec un peu plus de temps, vous convaincre que chez Jacques Lacan, c'est à peu près la même chose que chez Freud de ce point de vue-là, et que l'invention du sujet-supposé-savoir a la même fonction de pointer un tiers qui a assurément les plus étroits rapports avec l'analyste, mais vis à vis duquel l'analyste est vraiment prié de ne pas s'y croire. Donc, il y a du tiers qui n'arrive pas à advenir… et c'est exactement comme ça que ça marche.

Si vous m'accordez ce point, maintenant, il faut nous tourner vers une toute autre affaire, qui est celle du pouvoir d'État. La question est trop énorme pour que je prétendre y répondre à la légère, elle fait suite à une affaire qui m'a toujours passionné , qui a fait l'objet d'un livre traduit depuis maintenant une dizaine d'années en français : "Les deux corps du Roi " d'Emile Kantorowicz. Livre monument, publié en 1957, qui développe une théorie médiévale de la royauté qui commence grosso modo au 14ème siècle, et qui s'effondre en France en un seul jour, le jour où Henri IV est assassiné. Je vais bientôt vous dire pourquoi elle s'est ainsi effondrée.

Qu'elle est-elle, cette théorie ? Elle est complexe, assez fuligineuse, longue à se mettre en place, et nous croyons tous la connaître à travers cette phrase banale : " le Roi est mort, vive le Roi " C'est hélas beaucoup plus compliqué , mais cela consiste à dire que le roi a deux corps. Un premier corps comme tout le monde, un corps qui a trois qualités essentielles : il peut être malade, il peut être fou et il peut mourir, trois qualités… comme vous et moi !    Et puis il en a un autre qui, lui, ne peut pas être malade, ne peut pas être fou et ne peut pas mourir. Les rapports entre les deux, c'est bien sûr le pot-au-noir de cette théorie à la fois juridique et théologique extrêmement complexe. Ce qui d'emblée m'a beaucoup intéressé dans cette affaire de la théorie des deux corps du Roi, c'est que j'imaginais   - selon les voies d'une analogie assez fumeuse au départ - que bien qu'il ne fût Roi de rien du tout, l'analyste avait un peu cette allure là  : en même temps, il est là avec son inconscient, ses faiblesses, personne n'en doute, il est en général pas mal à côté de la plaque ; et puis en même temps, il est ce sujet-supposé-savoir, cet objet du transfert, ce personnage merveilleux, et plus il serait porté à s'excuser de ne pas être cela, plus il le sera. (L'un des bons mots de Françoise Dolto fut de déclarer : " Oh mais vous savez, moi, je ne suis pas le sujet supposé savoir ". Inutile de dire qu'elle l'est devenue à un point qu'elle n'imaginait pas). C'est assez vicieux, on ne s'en sort pas en disant : moi vous savez, je ne mange pas de ce pain là. Non, on est coincé dans cette affaire où est à l'œuvre ce genre de tiers dont je pressentais obscurément que les deux corps du Roi lui apportaient à leur façon une certaine lumière, et en même temps beaucoup d'ombres.

Que s'est-il donc passé avec l'assassinat d'Henri IV ? Lorsqu'Henri IV se fait assassiner par Ravaillac, la situation politique est devenue calme. Les conflits religieux qui ont précédé son installation se sont étouffés et en plus, on a prévu de couronner la Reine aussi, c'est dire qu'elle a toute sa confiance. Ils ont eu des enfants dont le petit Louis qui a alors 8 ans. Henri IV meurt et à ce moment là, Marie de Médicis fait quelque chose d'inouï  : le lendemain du meurtre, elle convoque le Parlement dans une séance qui s'appelle un " lit de Justice " et à ce Parlement, elle lui fait reconnaître le petit Louis comme futur roi, moyennant quoi, elle prend la régence. Or, il y a là une erreur de logique. Il faut savoir qu'en ce temps-là, le Parlement était la Chambre d'enregistrement des lois, l'instance juridique du pays. Ce parlement avait été reconnu, lui par Henri IV, donc il tenait ses pouvoirs du défunt. Une fois celui-ci disparu, le Parlement n'avait tout simplement plus de pouvoir légitime… Il n'était donc pas du tout à même de reconnaître quiconque. Une séance de " lit de Justice ", vieille invention qu'on date plus ou moins de St Louis, avait lieu quand le Roi promulguait une loi et que son Parlement, pour diverses raisons, se refusait à l'inscrire. A ce moment là, le Roi avait deux possibilités : la première était de ranger sa loi et d'attendre des meilleurs jours ; la seconde, c'était de convoquer un " lit de justice ", c'est-à-dire de convoquer tous les membres de ce Parlement en Habits en cérémonie, d'y venir lui-même en Corps (en habits de cérémonie bien spéciale) et à ce moment-là de dire à haute et intelligible voix qu'il maintenait sa loi. Et le Parlement n'avait plus qu'à obéir. Il y avait là un rapport d'autorité franche, une façon de régler les disputes entre l'exécutif et le lé gislatif. Or le petit Louis, en cette circonstance, n'était pas Roi, il était sûrement l'héritier pré somptif, mais pas le Roi, et donc le Parlement n'avait à lui seul aucun pouvoir de le "reconnaître". C'était aux Rois à reconnaître les Parlements, et pas l'inverse, jusque-là.

Un des signes du fait que cette théorie des deux corps du Roi avait vécu, c'est que auparavant, lorsque le Roi mourrait, on s'empressait de faire une effigie du Roi. Voir là-dessus l'excellent ouvrage de Ralph Gisey " le Roi ne meurt jamais ", récit de l'enterrement de François 1er, l'enterrement le plus r éussi de tous les enterrements royaux de la Royauté Française parce qu'il est mort en période de calme politique, lui aussi, et qu'ils ont eu un mois pour préparer l'enterrement… Chaque régiment, chaque personne qui tenait son pouvoir de François 1er est allé rendre son bâton, à St Denis, devant le cercueil et après, le Nouveau Roi, bien plus tard à Reims les leur a redonnés, mais chacun se dessaisissait du pouvoir qu'il n'avait plus du fait de la mort du Roi, et qu'il n'avait tenu que de Lui. A ce moment là, au moment du décès d'Henri IV, la chose tourne court à cause du Parlement lui-même qui était très soucieux de la pérennité des charges puisque chacun de ses membres voulait a tout prix que ses rejetons deviennent eux aussi membres du parlement sans avoir à racheter la charge. Il y avait tout un trafic entre la Royauté et la Noblesse de Robe qui s'installait à ce moment-là. Ils furent donc d'accord pour reconnaître un Roi qu'ils ne connaissaient pas comme tel, et à partir de là, les effigies, c'est-à-dire la représentation post mortem du Roi, n'eut plus court. La dernière effigie que nous possédions est celle d'Henri IV. Louis XIV, Louis XV, Louis XVI iront comme le petit Louis XIII se faire reconnaître par le Parlement et on ne construira plus d'effigie à leur mort.

Autant finir par une histoire drôle : Louis XIII, installé dans sa Royauté par un lit de Justice, fut celui qui a tenu plus de lits de Justice que l'ensemble des Rois de France : il avait assurément des comptes à régler avec cette instance qui l'avait intronisé alors qu'il ne demandait rien à personne. Cette théorie des deux corps du Roi s'est donc effondrée à ce moment-là en France (la chose fut plus complexe en Angleterre), et à travers la théorie dynastique des Bourbon, à travers Louis XIV, se constitue, à l'endroit qui était auparavant ce deuxième corps du roi absolument pérenne, se constitue petit à petit cet État français qui, en 1789, va se libérer du premier corps du Roi. Louis XVI va le comprendre à ses dépens…    lire à ce sujet le livre d'Antoine Debecq sur le Corps de l'histoire, qui pullule d'anecdotes et de réflexions pas anecdotiques du tout sur ce que c'est que la puissance des métaphores dans l'histoire.

J'en viens maintenant assez brutalement à Mesmer. C'est en travaillant à ce sujet-là que mon attention a été attirée par un fait, comme bien souvent plutôt minime. J'ai appris que la Société des Membres de l'Harmonie (les mesmériens) de Bergerac s'était transformée en club des Jacobins sans perdre un seul de ses membres, en 1793 : les mesmériens deviennent des jacobins : ce n'est pas extraordinaire, mais quand même… que tous tournent ainsi leur veste d'un seul mouvement… A partir de là, je me suis réintéressé à Mesmer mais pas comme on le fait d'habitude, en remontant l'histoire à rebrousse-poils : Freud , Liebault, Bernheim, Bread, Puisegur… Mesmer. J'ai plutôt voulu prendre Mesmer, comme je m'en suis expliqué  : " par derrière " ; soit l'étudier historiquement, le voir non pas comme le point de départ de ce qui allait aboutir au transfert freudien, mais ce qu'il a historiquement été  : le point final de la première grande vague du magnétisme, une sorte de gigantesque étoile filante. Ça avait commencé deux bons siècles plutôt - non pas le magnétisme animal, qui est son invention à lui (1772-76), mais le magnétisme en général. En 1600, le Médecin de la Reine d'Angleterre, un dénommé Gilbert, publie un livre " De magnete " qui fait un véritable tabac : dans la première moitié du XVIIème siècle, on parle énormément du magnétisme, la terre est un gigantesque aimant, Kepler lui-même s'en empare. Pourquoi la terre tourne autour du soleil ? Magnétisme ! Les Jésuites sont ravis, Kircher fonce dans l'affaire et s'en sert pour interpréter tous azimuts, mais comme il n'y a aucun fait, rien de neuf, comme c'est un pur événement discursif, au bout de quelques décades, ça retombe un peu.

Mais voilà que débarquent le newtonisme et son attraction universelle. Il faut bien insister sur ce point si l'on veut comprendre à quel point Mesmer a été l'homme des Lumi ères, et non pas seulement le charlatan fumeux que l'on croit connaître d'avance. Au XVIIIème siècle, les partisans du magnétisme sont les esprits éclairés, pas forcément les newtoniens, mais ceux qui marchent dans l'affaire newtonienne, les esprits cartésiens français se contentant dans l'ensemble de dire : qu'est ce que c'est que cette attraction, une action à distance, ça vaut bien l'onguent en question, personne n'y croit.

A ce moment-là, se crée une osmose bien particulière entre l'obscurité de ce qu'est l'attraction universelle, et l'obscurité de ce que c'est que le magnétisme. Au croisement de ces deux obscurités, il y a un fait très remarquable : Halley (celui de la comète) part en 1698 sillonner les mers, l'océan atlantique (il ne se risque pas trop dans le pacifique parce que les Anglais y sont mal vus à l'époque : portugais et français). Il sillonne tout l'Atlantique et établit la première carte magn étique des dénivellations magnétiques de l'Océan. Il en tire une théorie qui lui permet de compléter ses cartes là où il n'est pas allé. Et l'on voit alors apparaître quelque chose qui inté resse énormément les navigateurs (boussole) : la carte des déclinaisons magnétiques. Pour la longitude, on ne sait pas comment se débrouiller, la Société Scientifique Anglaise crée un prix de 20 000 livres pour qui sera capable de déterminer la longitude à vingt miles près. Tout le monde s'y met, personne ne peut douter que le magnétisme existe puisqu'ils sont tous là avec leur boussole, la terre est un grand aimant, c'est indubitable ; il y a donc des choses qu'on ne voit pas et qui dirige les aiguilles des boussoles, voilà l'important. L'hypothèse d'un fluide est vraiment la seule qu'on puisse faire scientifiquement. Vous mesurez par là la puissance montante de tout le discours scientifique et du discours newtonien : les planètes tournent en effet très bien comme il l'a dit, et ce discours est en train de gagner, entraînant peut-être malgré lui dans son orbite le magnétisme animal de Mesmer.

Lorsque ce dernier lance son affaire en 1776, à Vienne, il est dans la position de quelqu'un qui se range délib érément du côté des Lumières. Il a fallu, je crois, l'Edition de Robert Amadou des textes de Mesmer pour montrer que dans sa thèse de médecine, celui-ci avait plagié tranquillement un médecin anglais du début du siècle, Mead, qui était partisan d'une médecine physique dans laquelle on expliquait que la pression de l'air était aussi importante que la distance de la lune… tout un langage qui à l'époque passait pour très physicaliste et Mesmer se réclame effectivement de cette tradition, et lance une médecine d'allure très moderne. Assez vite à Paris (il y arrive en 1778), il a   - c'est aussi la caractéristique de la psychanalyse quand elle s'est implantée un peu partout -, une clientèle très bigarrée, des pauvres ou presque, mais aussi bien des gens de la Cour et de la Noblesse de Robe. Et d'ailleurs, pour vous dire à quel point c'est un homme d'Ancien Régime, son laquais, le célèbre Antoine, avait, quand il s'est installé un peu plus tard, rue du Coq-Héron à Paris, quatre hauteurs de sifflet pour signaler le niveau social de la personne qui entrait , car il y avait quatre baquets : trois très chers et un pas cher. Mesmer s'est fait ainsi beaucoup d'argent (on a ses chiffres pour l'année 84-85, il roulait carrosse) et - anecdote : en 1781, Il est déjà en bisbille avec pas mal de socié tés de Paris, il part à SPA en Belgique et fait savoir qu'il ne reviendra pas en France. Il est assez hautain, et surtout, grande précision qui concerne Mesmer : il parle très mal le Français avec un très fort accent allemand. Darnton, historien, l'un des plus sérieux à étudier l'affaire Mesmer, dit que à côté de çà, le charabia de Cagliostro était la clarté même, c'est vous dire… Nicolas Bergasse, avocat dont nous allons reparler, fut le ré dacteur de pas mal de textes de Mesmer, sa voix lors des réunions de la Société de l'Harmonie pendant longtemps avant que tous deux ne se fâchent, et Bergasse parlait le plus souvent à la place de Mesmer. Il y a là une dimension linguistique très importante, c'est beaucoup plus facile d'être un Mesmer quand on ne parle pas la langue. Donc lorsque Mesmer part à Spa en faisant savoir qu'il ne reviendra pas, ses clients de la Cour s'émeuvent et convainquent la Reine afin que le Gouvernement fasse quelque chose pour Mesmer. A ce moment-là, c'est une des rares choses attestée, le Duc de Maurepas, en position de Premier Ministre, convoque Mesmer et lui propose d'acheter sa découverte pour 20 000 livres, ce qui est un peu moins qu'au début du siècle mais c'est quand même beaucoup, et 10 000 livres de plus s'il ouvre une Clinique dans Paris. Mais Mesmer estime que çà ne va pas : il veut un Château et des Terres. Cela paraît tout à fait extravagant. Il veut encore plus, et plus rien n'est négociable. Donc l'affaire ne se conclue pas et Mesmer continue d'avoir dans le Paris " bouillonnant " des années 1780, une clientèle extrêmement bigarrée. Il est tombé au bon moment historique car il y avait une noblesse de Robe extrêmement frondeuse vis-à-vis du pouvoir Royal, donc des gens qui se sont portés à ses côtés pour contrer l'autorité des deux commissions d'enquête décrétées en 1984 par le Roi, l'une très scientifique, l'autre plus cosmopolite. Le combat de Mesmer le pouvoir royal a été un peu le combat de David et Goliath :quand un pouvoir se met à vouloir pourchasser quelqu'un qui se trouve dans la position d'être défendu par les opposants à ce pouvoir, bien sûr il devient un enjeu politique important et en 85-86, non seulement ce sont les esprits des Lumières qui sont du côté de Mesmer mais aussi ceux qui vont se montrer actifs durant la Révolution (et j'en viens doucement à mes bergeracois mesmériens qui se muent comme un seul homme en jacobins). Bergasseva être un constituant, quelqu'un d'important dans le mouvement révolutionnaire, à ses débuts du moins. Ce sont donc les esprits éclairés qui sont du côt é de Mesmer. Je n'en dirai pas plus de ce côté là, car je voudrais en arriver à ce qui était pour moi l'hypothèse que je n'ai pas su traiter - elle aurait demandé trop de travail historique et peut-être trop de travail textuel - j'en reviens à mon point de départ au sujet de la psychanalyse et du pouvoir d'État.

Très classiquement, en tous les cas dans le courant Freudien et Lacanien auquel j'appartiens, on a tendance à expliquer à quel point un Freud ne pouvait surgir que dans le cas d'une pensée scientifique, qu'il fallait d'abord l'avènement de la science, Galilée, une certaine coupure épistémologique pour qu'un Freud fut possible. Mais je trouve qu'on a beaucoup laissé de côté, quoique certains auteurs l'aient traité, entre autres peut-être Pierre Legendre, le fait que la subjectivité est énormément détermin ée sur la carte politique. Le sujet du roi et le citoyen de la République, c'est à une certaine époque le même individu, mais ce n'était certainement pas le même sujet ; la distribution des cartes n'est plus la mê me. Or j'ai tendance à penser, et là je vous livre mon hypothèse de travail que je n'ai pas su travailler autant que je l'aurais voulu, c'est que si on regarde l'histoire du mesmérisme dans les années 80, c'est le boom à Paris, (août 88 : convocation des États généraux, septembre 88 : fin du mesmérisme). Évidemment l'actualité politique a tout chassé  : Mesmer et le reste. Mais parmi les mesméristes, imaginez-vous tout de même qu'il y avait La Fayette, Cara, Dupresmenil, Brissot (chef des Girondins), des gens de tout bord politique, et qui s'étaient tous rencontrés autour des baquets. A part cela, ils n'étaient d'accord sur rien ; bien évidemment. Par exemple, Bailly fut constituant comme Bergasse, alors que 10 ans auparavant, il siégeait dans la Commission qui attaquait avec violence le mesmérisme…ils se détestaient pas très cordialement.

Bergasse ne disait pas les mêmes choses que Mesmer ; il était rousseauiste, alors que Mesmer n'avait pas dû lire beaucoup Rousseau. Bergasse tenait un discours qui a disparu sous l'établissement du citoyen et surtout du lien social qui continue d'être le nôtre et qui grosso modo est encore structuré par la fête de la Fédération du 14 juillet 1790. Nous sommes encore (François Furet avait beaucoup dépeint cette situation là, en montrant à quel point le mythe fondateur de ce 14 juillet 1790 est resté important ; j'imagine que vous l'avez un peu en tête, mais pensez à ce détail là  : le 14 juillet 1790, à midi dans toutes les villes de France, il y a eu des millions de gens pour dire : "oui, je le jure" après lecture du serment ; alors - comme toujours Paris faisait exception (cela a eu lieu à 2 heures de l'après-midi) -, il y a eu des gens pour établir ce contrat qu'on dit "social". On a peine à le croire, puisque pour nous, ce sont des entités totalement abstraites, rousseauistes, ou à la Hobbes. On pense plutôt que ce n'est jamais arrivé que quelqu'un aille voir son voisin en lui disant : " j'abandonne mon droit de me gouverner moi-même si et seulement si tu fais comme moi en vertu d'une tierce personne ". On n'a jamais vu çà, mais le 14 juillet 1790… presque ! A partir de là, je me suis dit que cette histoire si fameuse du magnétisme était peut-être devenue quelque chose que, non pas la science, non pas la rationalité scientifique, mais tout simplement le pouvoir étatique ne pouvait que marginaliser. Le Lien social, c'était lui. Le Lien social. Bergasse pensait que le fluide mesmérien permettrait, non seulement de soigner les corps, mais de soigner la société. Sieyes, de son côté, Sieyes qui lui n'était pas mesmérien, disait : " qu'est-ce qu'il faut faire des corps particuliers " et il répondait : " il faut les enlever, ce sont des tumeurs ". Voilà un raisonnement mesmérien : il faut enlever ce qui gêne la circulation du fluide. La France est re-découpée : l'invention des Départements en est le symbole. On re-découpe la France. A la fois, on se r éunit, c'est la fête de la fédération, mais en même temps, on découpe et on a donc à partir de là toute une thématique de l'homme régénéré. L'homme d'Ancien système, d'Ancien régime s'épuisait dans des complications à n'en plus finir. Maintenant, table rase, il y a toute la thématique de l'homme régénéré. Et bien, cette homme régénéré c'est, jusque dans ses extrêmes robespierristes, un citoyen qui est tout entier tramé par le nouveau lien social, celui de la République enfin débarrassée de son Roi. Un Jacobin de 93-94 s'exclame, lors d'une réunion à Paris, qu'il ne faut plus parler, il faut se décider les uns les autres… en se regardant dans les yeux. Tout le langage est en lui-même dangereux, le langage est d'Ancien régime si l'on peut dire, la volonté générale doit tellement traverser le citoyen que des citoyens vraiment citoyens devraient se comprendre en se regardant dans les yeux. Voilà à quels extrêmes on arrive mais vous voyez que des arguments de cet ordre, s'ils peuvent être soutenus, qu'est-ce qu'on a à faire du fluide mesmérien ; il s'est transmué; il a fondu, il a disparu dans la citoyenneté.

Je me suis permis de penser qu'à partir de là, que ce soit Puysegur, Faria, Deleuze, d'autres encore, ont eu le soucis de poursuivre l'affaire sous ces différentes formes, ils étaient voués à une marginalité, non pas seulement par rapport à la rationalité scientifique, mais par rapport au lien social mis en place de manière très profonde par cette Révolution Française. Je vous passe les détails de Restauration, de la Charte, etc. Bien sûr, le citoyen d'aujourd'hui n'est plus tout à fait ce qu'il était. Là aussi, les cartes se redistribuent d'une manière telle que l'inconscient n'est plus ce qu'il était à cause de cela aussi ; ce n'est pas simplement que les théories s'épuisent à force d'être répétées, çà c'est une donnée, les métaphores ne vivent pas très longtemps ; on a tendance à dire que les histoires d'amour durent 10 ans, les bonnes, les sérieuses, eh bien les métaphores c'est à peu près pareil. Et donc un des drames des géné rations d'analystes qui se suivent c'est qu'à la troisième génération, quand on emploie les mêmes métaphores que le grand-père, çà sent le roussi. Or le changement de métaphores toujours quelque chose de très compliquée parce qu'on n'en change jamais une dans un coin, on change la zone de production métaphorique, par exemple, la métapsychique, c'est une zone entière de production métaphorique. L'un des succès de Lacan, c'est précisément d'avoir réussi à installer une terminologie et toute une métaphorique qui - par exemple, petit détail -, ne jouent pratiquement pas du fluide alors que chez Freud, l'investissement d'objet qui revient sur le moi, çà coule de partout, il y a chez Freud une métaphore hydraulique permanente, si vous ne me croyez pas lisez : " L'esquisse ". Il y a une hydraulique freudienne qui est tr ès intéressante, mais lorsqu'on en a tiré tout ce qu'on pouvait en tirer, çà donne des écrits absurdes à la 15ème génération, on continue d'ouvrir les vannes où il n'y a plus rien qui coule. Il convenait de changer de système métaphorique, et peut-être que çà nous pend à nouveau au bout du nez, mais je voudrais maintenant conclure sur cette affaire de rationalité politique, du moins quant à ces discussions qui vont continuer, bien entendu, au sujet des rapports entre l'analyse et le pouvoir d'État.

J'ai voulu préciser que les analystes n'étaient pas en posture de flibustier, je ne les vois ni en corsaires ni en flibustiers ; il existe cependant une ambiguïté foncière de l'analyse vis-à-vis de la médecine dans ses rapports avec l'État, et vis-à-vis de la psychologie dans ses rapports avec l'université, c'est à dire aussi bien avec l'État. Je ne rêve certes pas d'une psychanalyse pure, détachée de ces liens, parce que je ne donnerais pas cher de sa peau mais, dans cette ambiguïté là, il y a à penser sa singularité essentiellement sur le plan politique. Comment peut-on articuler une certaine rationalité de ce qui s'est d'abord avancé dans l'opacité du mesmérisme, lequel est au cœur de bien des considérations sur le transfert, comment positionner ce transfert par rapport à la supposée clarté du lien social dans laquelle nous baignons en tant que citoyen ? C'est là une des tâches dans laquelle on peut tenter de s'avancer pour essayer de penser ce rapport de la psychanalyse au pouvoir d'État.

 

Il y a quand mê me un rapport étroit entre la constitution des théories psychanalogiques et le lien social ? Vous avez cité Hobbes " Le Léviatan ", c'est une inversion de l'ordre historique des choses, c'est-à-dire que dans l'histoire, l'association politique est antérieure à l'association des idées, les premiers théoriciens de l'association sont les gens qui construisent les communes médiévales avec beaucoup de difficulté et quand Hobbes publie son Léviatan, il fait l'inverse : il dit parce que nous sommes rationnels et si nous le sommes, c'est que nous sommes capables de calculer sur des représentations lesquelles s'associent, guidées par la raison parce que les associations libres, il les évoque mais il dit çà et çà mène à rien, c'est pas sérieux. C'est très intéressant de voir comment plus tard, tous les ……..anglais dénoncent l'association libre justement par opposition à une association réglée et en fait, ce que Hobbes fait, c'est qu'il construit une psychologie en important en quelque sorte un modèle politique donc la pensée chez Hobbes est une société ….

Ma réflexion sur la troisième personne, sur le tiers, s'appuie sur la notion de personne fictive, c'est-à -dire sur un statut accordé au tiers comme étant d'abord fictif. Quand on commence à penser au tiers en terme réaliste, on est perdu et même grammaticalement, je et tu, depuis bien longtemps, on sait qui c'est. Il, on ne sait pas qui c'est. Le grammairien toujours vous dit : il y a le " il "personnifié  : il m'aime, il y a le " il " neutre : il pleut. Le génie de Hobbes, c'est d'avoir inventé une troisième personne qui ne peut pas parler si quelqu'un ne parle pas à sa place. Au début, ce sont: les ponts, les enfants, les fous, tous ceux qui ont besoin d'un tuteur ; ce sont des personnes juridiques, mais des personnes qui ne peuvent pas parler (juridiquement) parce que ce sont des pluriels. Si par contre il y a une autorité civile qui veut bien considérer que monsieur X est le tuteur de la personne en question, alors à ce moment-là, cette personne pourra participer de plein droit à la vie juridique. Vous voyez qu'ainsi, à partir du XVIIème, entre le " il " qui peut devenir un " je " (le " il " m'aime) et le " il "qui ne deviendra jamais un " je " (le " il " pleut), il y a des troisièmes personnes qui ne sont ni l'un ni l'autre, et je suggère que l'inconscient freudien est venu à cet endroit. L'inconscient freudien est venu à la place d'une troisième personne qui n'est pas tout à fait " je " mais qui n'est pas non plus le "il" neutre paranoïaque, une troisième personne qui parlerait et qui serait enti èrement personnifiée. Une des définitions de la paranoïa pourrait bien être cela : une troisième personne qui est entièrement une personne. " Il pleut " = c'est lui qui pleut. L'hypothèse freudienne, pour sa part, s'engouffre dans ce petit intervalle entre le " il " personnifié et le " il " non personnifié. "Wo es war, soll Ich werden". C'est ce que j'essayais de vous rendre sensible en début de cet exposé, en parlant du fait que instinctivement, dans la mise en place du transfert, l'analyste est celui qui va ménager un petit intervalle entre la pure et franche paranoïa et la " two body psychology", là où on serait entre deux, où on se causerait chacun de l'inconscient de l'autre. Eh bien non, il y a, presqu'à l'inverse, à ménager cette possibilité du tiers que sera le transfert. Le transfert sera la mise en acte qui résulte du tiers en tant que possible, et si cela a lieu, on risque bien de voir apparaître des trucs à l'occasion assez instructifs, qui vont permettre l'interprétation - d'où qu'elle vienne (elle ne vienne pas forcément de l'analyste). Mais pour cela, il aura fallu faire le ménage, enlever les personnes surnuméraires, pour que puisse se mettre en place, entre le " il m'aime " et le " il pleut ", ce qui a trait aux manifestations de l'inconscient.

Bibliographie :

E. Kantorowicz, Les deux corps du Roi,Gallimard, Paris.

R. Darnton, La fin des Lumières, le Mesmérisme et la Révolution, O. Jacob, Paris, 1995

G. Le Gaufey, Anatomie de la troisième personne, EPEL, Paris, 1999. Anatomía de la tercera persona, EDELP 2001

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Revista de Psicoanálisis y Cultura
Número 13 - Julio 2001
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